Pourquoi et comment enseigner les sciences aujourd’hui ? – Danièle Perruchon

La catastrophe sanitaire actuelle oblige à se confronter au réel, à replacer les sciences dans la vie quotidienne, à développer la curiosité pour le monde qui nous entoure.

La science produit des avancées mais l’usage de ces découvertes peut aussi provoquer de nouveaux risques.

Elle induit des questions socialement vives, porteuses de controverses et d’incertitudes.

Le doute est moteur en sciences : douter de ses certitudes pour essayer de résoudre ces controverses mais aussi se méfier de ses intuitions comme le montrent les sciences cognitives. Il faut « Apprendre à résister » (Olivier Houdé *1), penser contre son cerveau, contre ses propres intuitions, pour raisonner juste.

La nécessaire confrontation et coopération avec les pairs, enfants ou adultes, crée une réflexion à la fois personnelle et collective. Elle peut être remise en cause ou réfutée à tout moment. 

Étudier les sciences exige créativité, persévérance, esprit critique et culture du risque avec possibilité de faire des erreurs. Quand l’erreur sera dominée, l’émotion, d’abord négative, sera transformée en joie de la découverte et plaisir d’apprendre. L’erreur reconnue et partagée fait progresser la connaissance.

C’est pourquoi la mise en œuvre d’un enseignement actif, débutant dès le plus jeune âge avec une pédagogie d’investigation est indispensable. 

La démarche préconisée repose sur différentes phases de questionnement, d’observation, d’expérimentation, de modélisation, de recherche documentaire, d’enquête auprès d’experts, qui permettant de valider ou non les propositions de résolution du problème posé. Leur synthèse permet de structurer le savoir construit en réponse à ces questions, de le confronter au savoir établi pour ensuite le réinvestir dans une nouvelle situation.

Le langage et le raisonnement sont primordiales et permettent l’acquisition de connaissances et de compétences pour voir le monde de façon objective et éclairée. 

Des questions complexes impliquent le besoin d’interdisciplinarité et pour cela de croiser des connaissances et des compétences propres à chaque discipline. Les différentes enquêtes et recherches sur l’Education au Développement Durable menées par l’OMEP (*2) depuis 2009 en sont la preuve. Un autre exemple d’outil commun à toutes les disciplines, c’est le langage mathématique. C’est au travers de l’observation de situations concrètes liées à la vie quotidienne que l’utilité de cet outil fera sens pour les enfants.

Ces questions complexes n’ont pas de réponse unique. Le débat est nécessaire pour une prise de décision. Il demande donc une éducation au choix, à l’esprit critique, à l’organisation des discussions à caractère philosophique et éthique comme le préconise notamment l’AGSAS (Association des Groupes de Soutien Au Soutien*3).  

Une approche de l’histoire des sciences avec des récits d’aventures scientifiques peut attirer les élèves, ouvrir les portes du possible vers les emplois du futur. Il faut encourager et favoriser les filles à aller vers les maths, la physique et les nouvelles technologies.

Les démarches scientifiques sont différentes des démarches d’apprentissage. Les enfants sont des apprenants pas des chercheurs. Ils ne feront pas de découvertes scientifiques mais ils doivent apprendre à utiliser cette démarche de questionnement et d’investigation. C’est une démarche réflexive qui fait appel à des intelligences multiples et à l’intelligence collective. C’est aussi le plaisir d’apprendre, de raisonner, d’expérimenter ensemble, de partager des valeurs et des attitudes.

Pour les professeurs, la mise en œuvre de cette démarche requiert une formation adéquate, un travail en équipe avec un temps de concertation dédié en dehors du temps de classe, un décloisonnement possible entre classes. Un accompagnement par des formateurs ou par la communauté scientifique des chercheurs et des ingénieurs des laboratoires et des entreprises du terrain local, donnerait à voir une science vivante et partagée. Ainsi, les professeurs connaîtraient mieux la pluralité des acteurs, leur travail d’équipe et leurs confrontations d’idées, leurs échanges et leurs régulations, leurs renoncements et leurs réussites.

Il est nécessaire de développer un enseignement des sciences pour tous dès le plus jeune âge, avec les acquis indispensables de savoirs scientifiques et de rigueur de raisonnement dont nos élèves auront besoin demain, combinant à la fois raison et imagination. Ceci dépend des orientations et décisions des politiques éducatives mises en œuvre par les États. 

« Les Sciences permettent d’instituer de l’Humanité » (Yves Quéré *4)

Pensons des apprentissages scientifiques pour une citoyenneté scientifique éclairée et des rapports sociaux pacifiés pour les écocitoyens du monde de demain !

Références :

*1 Olivier HOUDÉ : Professeur à l’Université de Paris, membre de l’Académie des sciences morales et politiques à l’Institut de France, auteur de nombreux ouvrages, dont notamment L’Esprit piagétien (PUF, 2000), L’Inhibition au service de l’intelligence (PUF, 2020), Apprendre à résister (Pommier, 2014).

*2 OMEP Education au développement durable : https://omepworld.org/fr/education-pour-le-developpement-durable-edd/

*3 AGSAS (Association des Groupes de Soutien Au Soutien), créée en 1993 à Paris à l’initiative du psychanalyste Jacques LEVINE ; les ateliers philo AGSAS : https://www.agsas.fr/ateliers-arch/atelier-philo/ 

*4 Yves QUÉRÉ, physicien français, membre de l’Académie des sciences, un des fondateurs avec les Académiciens des sciences Georges CHARPAK et Pierre LENA de La main à la pâte en 1995, fondation pour la rénovation de l’enseignement des sciences à l’école et sa diffusion à l’international : https://www.fondation-lamap.org/

Danièle Perruchon – 2012, présidente du Comité français de l’Organisation Mondiale pour l’Education Préscolaire et depuis 2016, représentante de l’OMEP à l’UNESCO.

De formation universitaire en sciences, enseignante à l’école maternelle, formatrice en sciences et éducation au développement durable pour l’Académie de Paris et à la Fondation La main à la pâte, toujours impliquée dans le partenariat bénévole. Très engagée pour la cause de tous les enfants du monde au travers des actions locales, nationales et mondiales de l’OMEP, elle soutient le plaidoyer pour la défense de leurs droits, leur socialisation et leur épanouissement ainsi que l’accès à une éducation et des soins de qualité pour tous dès le plus jeune âge.

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